Accueil, rigueur, douleur, valeurs : la sophrologie requiert de l’humilité

L’attitude ordinaire est notre manière automatique de voir et d’appréhender le monde, conditionnée par notre environnement, comme la taupe de Binswanger qui avance aveuglément sous terre, menée par les méandres de son souterrain.

Comme l’animal qui creuse devant lui en cherchant l’air libre, comme le train prisonnier de ses rails, toute une vie parfois se passe sans espoir d’échappée ni d’ouverture de l’angle, avec à l’instar de la taupe aveugle, la perception d’« aller droit dans le mur ». (…) Pour Husserl, la phénoménologie est d’abord une méthode et une attitude de pensée. Elle est donc une manière organisée de percevoir qui demande une volonté et un entraînement.

Au même titre que mon attitude corporelle est liée au tonus musculaire qui permet de maintenir les différents segments de mon corps dans l’espace, mon attitude de pensée relève de ma volonté qui permet de maintenir mon esprit dans un espace de non jugement, lui offrant ainsi l’opportunité de saisir le phénomène dans sa manière originelle, c’est-à-dire sans le prisme des apriori et des interprétations.

Quelle facilité à comprendre intellectuellement ce concept et pourtant quelle difficulté à l’appliquer !

Du « Moi Je » au « Je Suis », le chemin de l’humilité en sophrologie

Dès le début de ma formation de sophrologue à l’ESSA, je me trouve confrontée à ce paradoxe : tout de suite, ma conscience se saisit de la sensation, l’expérimente, la vit avec bonheur, comme avide de se remplir, dans cet espace d’accueil bienveillant que nous offrent nos formateurs et où tout devient possible. En même temps, mes pensées s’agitent, et mon esprit lutte à vouloir les calmer.

Puis un jour, je saisis l’insaisissable : je sens que la perception de mon corps s’enrichit soudain du silence qui emplit mon esprit. Pas le silence vide d’une pièce abandonnée, portes et fenêtres closes, mais un silence de cathédrale, riche, mouvant, vivant. Un silence qui s’élance, qui s’ouvre et qui accueille tout : le souffle de l’air sur ma peau, le chant des oiseaux, le bruit de l’avion au-dessus de ma tête. JE SUIS là, ici, maintenant, à la fois dans ce corps et dans cette forêt, dans la plante de mes pieds et dans les mots enfin chargés de sens que rendent vivants mes cordes vocales.

L’effort que je croyais devoir tendre vers une négation, vers un effacement de mes pensées et qui me semblait si difficile, n’est qu’une simple acceptation de ce qui est là, qui ne demande rien d’autre qu’un espace d’accueil, une tranquillité, une détente permettant de tout embrasser, intérieur comme extérieur.

Lorsque j’atteins et maintiens cet état d’ouverture totale, je suis à la fois dans et hors, et je perçois alors l’espace d’un instant l’autre et moi-même dans une transparente limpidité.

Lorsque je commence mon stage de deuxième année du cycle praticien, les techniques abordées en formation me sont familières, la répétition vivantielle est inscrite dans mon quotidien, mes vivances s’affinent. Mais la préparation et l’ouverture de ce stage me font prendre conscience des jugements que je porte sur moi-même. Le plus difficile est d’accorder une légitimité à ma présence auprès du groupe.

Dans ma représentation habituelle du monde, « Moi Je » ne peut être reconnu sans diplôme, et mes apriori m’entraînent à décrédibiliser mon intervention en m’accusant de tromperie envers les membres du groupe. Il est question ici de ma réalité objective, et de la reconnaissance d’une valeur qui prendra par la suite toute son importance dans ma pratique : la Dignité. S’il est une valeur complexe à définir, il s’agit bien de celle-ci.

Depuis l’Antiquité, selon la représentation de Cicéron, elle représente la pleine possession de ses moyens, la réalisation de soi et sociale, la Dignité Individuelle. Avec Kant puis, plus tard dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, elle revêt une dimension plus large dans la notion de Dignité Humaine, en pointant la valeur infinie de la personne humaine, sans équivalent, et donc sans prix. Enfin, à partir du XXème siècle, elle trouve sa place dans le domaine psycho-social et de la santé en devenant synonyme de qualité de vie dans l’expression de la satisfaction des besoins et désirs au plan individuel et social.

Comment puis-je permettre à l’autre de trouver sa dignité, son bien-être, l’estime et le respect de soi si je m’en juge indigne ? Dès lors je place une autre intentionnalité dans mes entraînements personnels. J’établis à mon intention un protocole de séances que je pratique quotidiennement au cours des deux mois qui précèdent le stage et tout au long de celui-ci. 3TCA et SAP avec projection juste après une séance réalisée avec le groupe. Vivance de toutes les sensations agréables de plaisir, de détente. Déroulé de la séance en anticipant les réactions possibles de la part du groupe et ma manière d’y répondre favorablement. SPI centrée sur les deuxième et troisième système dans lesquels je perçois le plus fortement mes émotions bloquantes. VIPHI sur le mégasystème. Activation des capacités de confiance en soi et d’optimisme.

Je pratique également la SPF avec la projection un an après l’obtention de mon diplôme de sophrologue et comment j’explique à mon entourage la manière dont j’ai surmonté ce sentiment d’illégitimité devant mes premiers patients. Comment j’ai réussi à trouver la confiance en mes compétences et comment j’ai pu m’affirmer en tant que sophrologue auprès de ce groupe. Mes vivances deviennent le socle de ma confiance, je sens s’inscrire en moi mes capacités et s’engrammer les sensations structurantes de réussite dans chacun de mes tissus.

Consciente de mes ressources, présente à moi-même dans ma corporalité, je guide mes séances avec tranquillité, dans l’écoute et l’accueil de ce que le groupe a à vivre à chaque nouvelle rencontre, bien au fait de ma réalité objective.

Aujourd’hui, la relecture de mon rapport de stage me montre pourtant à quel point je me trouvais encore dans l’effort constant de ne pas juger ni interpréter mes actes ou mes pensées. Me sentant capable d’accueillir l’autre dans l’instant avec tous ses possibles mais portant à postériori un jugement de valeur sur mon intervention, je projetais ainsi sur cet autre l’interprétation que je faisais de ses ressentis en le privant de sa liberté d’être. Paradoxe de ce retournement du regard en train de s’accomplir, qui me laisse encore hésitante, mes chaînes brisées, à marcher vers l’entrée de la caverne…

sophrologie et humilité

Réduire, rendre accessible l’infini

Pour résumer mon cheminement au cours de ces trois années au cours desquelles je me suis découverte (dé-couverte), je peux utiliser l’image des Matriochkas, poupées russes emboîtées les unes dans les autres.

En début de première année, je me sentais comme la plus petite poupée, compacte, écrasée par le poids et le nombre des autres au-dessus d’elle. Aujourd’hui, la réduction phénoménologique m’amène à porter un autre regard sur cet enfouissement. Dans notre manière habituelle d’aborder le monde, nous découvrons les Matriochkas de la plus grande à la plus petite, par ouvertures successives. Comme pour atteindre l’origine de tout, l’infiniment petit, le germe de toute chose. Mon approche de la réduction me fait envisager la découverte sous un autre angle : une réduction qui fait grandir, qui va vers l’expansion. Partant de l’infiniment petit, le germe, l’inachevé dans lequel pourtant tout existe déjà, je tourne mon regard vers plus grand que moi, au-delà de mon propre corps pour ouvrir ma conscience à un autre espace.

Chaque nouvelle poupée laisse ainsi apparaître un univers plus vaste, lui-même contenu dans un autre espace, une autre poupée.

Chacune accueille en elle une intériorité qui loin d’être vide et creuse est un espace capable de contenir toutes les autres. Cette évolution sans cesse renouvelée, c’est l’éveil de ma conscience, une nouvelle manière de voir le monde, dans laquelle je fais l’époké de ce que je crois savoir pour porter un regard sans apriori et sans jugement sur les autres et sur moi-même : la plus grande des Matriochkas n’est alors ni la première, ni la dernière, elle EST, dans son essence même, sans notion d’appartenance, de dedans ou de dehors.

Prendre conscience que JE SUIS, n’est-ce pas justement faire partie d’un tout dans lequel mon corps, à la fois contenant et contenu n’est que le support d’une conscience qui va bien au-delà de mon propre corps, peut-être jusqu’au corps de l’autre, de tous les autres ?

C’est avec et sous ce nouveau regard que je peux imaginer mon futur, dénué d’attentes et d’apriori, en m’appuyant sur le vécu structurant de mon passé positif. Je prends alors conscience que le présent que je suis en train de vivre est déjà le passé de mon « à venir ». Ma conscience illimitée dans le temps et dans l’espace peut se projeter dans un futur que je perçois bien présent et que je peux anticiper positivement.

C’est en vivant ce présent avec tout mon être, dans le bien Être, que je bâtis les fondations d’un futur que je me sens capable d’accueillir avec tous ses possibles. Ce qui fait phénomène à ma conscience, ce n’est plus tant la chose en train d’apparaître, mais plutôt ce regard sans visée que je porte sur ma conscience en train de se saisir de la chose.

Je deviens alors consciente du mécanisme de mes émotions, de mes pensées et de mes fonctionnements mentaux. En gardant cette distance, en cessant de m’identifier à eux, je peux sans équivoque me détacher de cette dualité agréable/désagréable , facile/difficile, bien/mal pour devenir le témoin détaché de ce qui se vit en moi. Ma progression m’a menée à l’entrée de la caverne, et je respire avec félicité cette nouvelle Liberté, cet espace sans limites qui s’ouvre devant moi. A la frontière entre lumière et obscurité, encore troublée par ma vivance forte de la marche phronique de la RD9, je suis consciente que ces chaînes que je laisse au fond de la caverne n’étaient pas scellées et que j’en ai depuis toujours détenu la clé.

Bientôt trois ans après le début de ma formation de sophrologue, je renforce jour après jour ma conscience d’être et je m’approche véritablement de mon ÊTRE, vers une nouvelle quotidienneté, dans ma Liberté enfin reconnue. Avec l’échelle du temps qui se déroule à l’infini, la phylogénèse, la conscience de l’histoire de l’humanité entière inscrite dans mes cellules, je perçois chaque instant de mon présent comme porteur du passé de mes ancêtres.

En chacun de mes pas tourné vers le futur, j’inscris dans ma mémoire cellulaire un nouveau présent chargé lui aussi de ma propre histoire. Qu’est-ce que le temps à l’échelle de l’Univers ? Nous divisons le temps à l’échelle de notre vie terrestre, nous organisons, nous planifions. Peut-être est-ce la conscience de notre finitude qui nous pousse à découper notre vie en tranches pour apprivoiser notre fin prochaine.

Pour Heiddegger, «  Au sens positif du temps, on peut dire : seul le présent « est », l’avant et l’après ne sont pas ; mais le présent concret est le résultat du passé et il est plein de l’avenir. Le présent véritable est par conséquent, l’éternité » Le temps ne serait donc qu’une vaste immobilité au sein de laquelle naissent et meurent les étoiles, dans une redistribution constante d’énergie cosmique. De ces poussières d’étoiles notre âme est-elle peut être issue en tant que force transcendante de notre conscience…

Depuis le début de ma formation de spécialisation, je vis dans la joie une autre facette de mon métier en devenant à mon tour passeur de ce que mes formateurs m’ont appris, enrichie de mon expérience, de mon travail et de mes vivances.

C’est mon intégration de la méthode et la profondeur de mon intuition qui permettent à la sophrologue que je suis aujourd’hui de paraphraser Proust (A la recherche du temps perdu, tome 7 : Le Temps retrouvé)

En réalité, le patient, l’élève est, quand il découvre la sophrologie, le propre découvreur de soi-même. L’art du sophrologue n’est d’être qu’un espèce d’instrument optique qu’il offre au sophronisant afin de lui permettre de discerner ce que sans cela il n’eût peut-être pas vu en soi même.

Auteur : Christine Le Morvan

2018-01-25T18:14:46+00:0022 juin 2015|