Âme phronique et Amour

Dans le cycle existentiel, Caycedo expérimente la 3e réduction d’Husserl, la réduction transcendantale : mettre entre parenthèse l’existence même, et «arriver à un Moi pur, un Moi transcendantal» (R.Abrezol, Cerveau et conscience).

Au fur et à mesure des entraînements, en vivant les RD1à8, dans les RD9à12, la conscience s’élargit au-delà de l’être, découverte avec la terre «mère», et la gravitation. Réveil et développement d’un sentiment positif de l’être; en faisant l’époché, en l’appliquant à mon être tout entier, en éliminant tout ce que je ne suis pas, je peux peut-être arriver à percevoir ce que je suis ?

C’est par cette «voie négative», par une descente, une concentration, (comme un sablier qui se concentre pour s’ouvrir à nouveau) dans cette sensation de force, avec le ressenti de liberté dans ce vécu de RD5, que j’ai pu ressentir l’ouverture, espace nouveau pour moi, cette énergie qui est force phronique, ou encore âme phronique.

L’analogie avec le sablier que j’utilise souvent en consultation, on accueille les phénomènes, on s’ancre dans notre réalité vécue, pour nous ouvrir à nouveau à l’énergie, à la fois en nous et autour de nous (esse est interesse); cette image résonne encore plus fort en moi, depuis la découverte de cette âme, ou force phronique. J’aime la notion de force car elle me parle plus d’énergie, ce que ressens le plus palpable dans mes vivances. Cela a encore amplifié l’effacement de la notion de dualité qui revient régulièrement chatouiller la conscience…

Sensation d’espace silencieux, d’une puissance énorme. Sur ce silence, tout est présence tout peut exister, vivre, mourir, dans un mouvement d’impermanence qui assure l’harmonie de l’univers.

Dans la RD5, le silence suivant la prononciation des phonèmes est une «révélation» de cette force, énergie présente. Dans la RD6, on s’ouvre au principe même d’où émerge cette force. Ces questions sans réponse, appelées koan sont formidables d’humilité, nous ouvrent à cet espace de silence, et nous laissent possible la voie à l’intuition, ce qui permet peut être de se laisser saisir d’une vérité, sans passer par le prisme des pensées. Voilà comment je l’ai senti.

Montaigne décrit les sens ainsi, dans «Les Essais» :

Le sens éclaire et produit des paroles, qui ne sont plus faites de vent, mais de chair et d’os.

Nous revenons ainsi, en toute humilité, à la conscience de notre corps, contenu dans l’âme même.

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L’Amour en sophrologie

Ce sont les yeux de l’âme seuls qui pourraient le voir (Rûmi, « La religion de l’amour»).

Dans «amour» il y a «âme». C’est par cet accès à la perception de l’âme que l’on accède à l’Amour : dans le langage courant, c’est une affection particulière, profonde et puissante. Pour F.Cheng,

l’amour découle naturellement de la beauté, et que celle-ci se manifeste en outre de ce qui advient de l’amour: communion, célébration, transfiguration.

De par la capacité à percevoir l’interaction entre le sujet et l’objet, pouvoir «regarder le monde objectif en face, non selon son apparence, mais comme à la racine, en sorte que l’objet naît et croît véritablement dans le for intérieur du sujet, et que, par un retournement, le moi du sujet participe au devenir universel»; Henri Maldiney dit («l’Avènement de l’œuvre») «je suis co-naissant avec le monde qui se lève en lui-même et se fait jour à mon propre jour, lequel ne se lève qu’avec lui.».

L’amour est une nécessité existentielle, qui permet à chaque être humain de se construire avec force, sécurité, et espoir en l’avenir. L’amour pour ses proches, à l’évocation d’un sourire à laisser venir à soi, un amour qui porte, qui renforce, qui ancre, est souvent ressenti et exprimé par les patients dans les phénodescriptions, comme un élément essentiel, qui les bouleverse parfois, illuminant leurs yeux et leurs lèvres.

La pureté de ce sentiment transcende l’être en chacun d’entre nous. Leili Anvar, présentant Rûmi dans «la religion de l’amour» dit

Dans cette religion, il faut tout donner, tout brûler, ce que l’on possède et ce que l’on est, la raison raisonnable, les croyances infondées, les certitudes, les illusions de vérité, les attachements quels qu’ils soient. Aucun dogme ne saurait la réduire, aucune pratique la forclore. Elle est essentiellement, ouverture et ascension.

ame phronique amourUne luminosité perçue véritablement physiquement dans cette perception de l’amour inconditionnel, sans jugement, ni attente. A.Jollien («Petit traité de l’abandon») dit que « l’Amour inconditionnel, c’est la bienveillance totale envers ce qui est, ici et maintenant».

Lors d’entraînements en RD6, vivance puissante, comme une force venant du corps, portée par l’âme, en harmonie, avec un profond sentiment d’apaisement, faisant tomber a priori, jugement, analyse, ouvrant à une nouvelle lumière (sur soi et le monde) douce, apaisante, énergisante, bienfaisante, plongeant dans l’instant présent comme dans un océan, et où l’on accompagne chaque mouvement du courant, des vagues, sans fatigue et plutôt même ré énergisé telle une dynamo.

Le ressenti d’un amour pour la vie, pour le monde tel qu’il se présente ici et maintenant, qui offre la possibilité d’être et la disponibilité pour l’accueil d’autrui.

Dans cet espace tout accueillant, il y a de la place pour le silence, si important d’accueillir; souvent, lors des consultations, durant l’anamnèse, la phénodescription, ou le dialogue pré et post sophronique, des silences se font entendre, pleins, profonds, puissants en énergies, une succession d’instants de liberté où tout est possible, un espace «qui se soustrait aux antagonismes» dit Roger Pol Droit, où la perception de la puissante sensation d’amour est possible : cette ouverture libératrice s’exprime souvent dans le silence, un relâchement du visage, un sourire…

Dans les Koan, questions n’induisant pas de réponse intellectuelle, posées dès la RD5, s’ouvre la curiosité bienveillante, ouverte, sur soi-même, sur autrui, sur la vie, sur l’existence en général.

Dans l’alliance sophronique, ainsi que dans les vivances, on retrouve cette notion d’amour, qui, comme Barbara Fredrickson le définit, est une «résonance positive» qui se manifeste lorsque 3 éléments surviennent simultanément: le partage(d’émotions positives), la synchronie(comportement/réaction), et l’intention (contribuer au bien-être)»;«l’amour ne dure pas, en revanche, il est indéfiniment renouvelable» dit-elle, et cette répétition, au travers de l’entraînement des séances, finit par engendrer des «dispositions» plus durables( Matthieu Ricard). Ainsi la capacité existentielle d’optimisme, mobilisée lors de chaque séance, prend tout son sens.

La pratique de la sophrologie, vue sous l’angle de la réflexion professionnelle phénoménologique, me dévoile en profondeur, ce que dans un premier temps j’ai lu et appris : vécue phénoménologiquement, la sophrologie est un art de vivre, une hygiène de la pensée, grâce à l’époché, un art de l’écoute, de la rencontre, de la parole, de la présence, toujours singulière, ce qui fait sa richesse.

La sophrologie est une science, appuyée sur des connaissances en neurosciences dont les progrès exponentiels, ouvrent de nombreuses portes, et qui me permet désormais de rendre plus concrète l’approche de la conscience et du fonctionnement du cerveau auprès des patients, ce qui peut renforcer la confiance, et l’alliance. Ainsi la sophrologie est une thérapeutique, ce que j’ai pris du temps à valider. Au fil du temps et des séances, j’ai pu en constater l’effet sur moi-même (acouphènes, sinusites), ainsi que sur les patients (action positive sur les terreurs nocturnes, phobies, douleurs…).

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La sophrologie est une philosophie qui nécessite de mobiliser la capacité de volonté pour effectuer un repositionnement perpétuel du regard; ainsi, selon E.Husserl, « on n’est jamais philosophe qu’en le devenant et en voulant le devenir »

Dans une démarche pédagogique, j’aime parler de la sophrologie et de la réduction phénoménologique comme un retour à une simplicité, au «bien-fondé», au «bon sens», lorsqu’il s’agit de revenir à la respiration que l’on avait bébé, au principe d’économie d’énergie physique et psychique, à l’accueil sans jugement.

Pour clore ce mémoire, voici une phrase que je trouve d’une grande fraîcheur et d’une grande humilité :

A mes yeux, il me semble n’avoir été qu’un enfant jouant sur le rivage, réjoui de trouver de temps à autres un galet plus poli, un plus joli coquillage qu’à l’ordinaire, tandis que le vaste océan de la vérité s’étendait devant moi, inconnu. (Isaac Newton)

Auteur : Nathalie Taillepied

2018-02-01T17:27:34+00:00 23 juin 2015|