Je suis infirmière. Et sophrologue.

La phénoménologie est un courant philosophique qui se concentre sur l’étude de l’expérience et des contenus de conscience, de ce qui se montre dans la lumière, se dévoile à notre conscience. Husserl est considéré comme le fondateur, le père, de ce courant. Selon lui, la phénoménologie est une théorie descriptive de l’essence des vécus purs.

En sophrologie, Caycédo nous propose de redécouvrir les phénomènes d’états de conscience modifiés à l’aide d’une approche d’inspiration phénoménologique, et petit à petit de nous détacher de nos préjugés naturels, de nous libérer de toutes représentations préalables, lesquels constituent nos habitus, ce qui revient à ne pas déterminer le monde par avance. Il faut se détacher de ses préjugés pour que la conscience puisse viser l’objet en chair et en os, sans reste. Notre attitude naturelle nous impose une vision du monde, notre alternative, la mise entre parenthèse, l’épochè. En n’admettant aucune connaissance préalable, nous pouvons laisser émerger ce qui est, l’essence même des choses. Les paroles d’Husserl résonnent. Peut on avoir un regard phénoménologique juste en lisant des livres ?

Un des grands fondements de la sophrologie est la répétition vivantielle. Plus nous pratiquons, plus nous accueillons, plus nous ouvrons notre champs de conscience à ce qui est, plus JE SUIS se dévoile et plus MOI JE s’efface. Notre attention naturelle ne va plus s’orienter vers l’extérieur mais se tourner vers l’intérieur, vers notre être le plus subtil. Bien sûr la littérature nous porte aussi vers cette intuition eidétique, cette vision des essences. Nos grands philosophes nous pointent du doigt le chemin, c’est à nous ensuite de faire nos propres expériences. (…)

Depuis ma plus tendre enfance, j’ai toujours voulu être infirmière. Et puis sophrologue.

Infirmière pour soigner les enfants. Je ressentais une envie d’aider les malades, de les soulager, de prendre soin d’eux. J’ai passé dix ans dans un service de cancérologie pédiatrique. Les enfants sont merveilleux, ils ont encore ce regard sur les choses, cette épochè si naturel chez eux. Ils sont naturellement présents à l’ici et maintenant. Cette période de ma vie a été riche en émotions, en ressentis. Avec cette nouvelle ouverture que m’a apportée la sophrologie, je peux dire maintenant que déjà j’ai pu vivre des instants de pleine conscience, mais j’étais au fond de la caverne, et je n’ai pas su les reconnaître.

Comme avec T qui avait 3 ans. On était vraiment très complices, une relation très forte nous a uni pendant ces quelques mois d’hospitalisation. J’étais présente au moment où sa fragile vie s’est envolée, je n’ai pas pu m’expliquer, mais quelques instants avant qu’il parte, j’ai pris T et je l’ai installé dans les bras de sa maman. Ma supérieure n’a pas compris mon geste. Au jour d’aujourd’hui, avec mon nouveau regard, je comprends que j’étais pleinement présente et qu’en lâchant prise sur les préjugés ma conscience intuitive a pu se dévoiler. En écrivant ces quelques lignes, je tremble, mon cœur s’emballe, une vibration intense me traverse.

Je suis à mon bureau, et je ressens dans mon corps ces émotions passées, les larmes me montent aux yeux. Cette présence à soi que nous développons en pleine conscience nous permet d’être attentif aux autres tout en étant attentif à soi-même. Depuis, je travaille à domicile. Et c’est en voulant aller un peu plus loin dans la relation d’aide avec mes patients que je me suis tournée vers la sophrologie, en n’imaginant pas, dans un premier temps, tous les bienfaits qu’elle pouvait apporter.

Cette ouverture de conscience, cette présence à moi-même que je travaille tous les jours, me permet d’être encore plus à l’écoute de mes patients. Cette transformation grâce à la phénoménologie m’ouvre les portes de la compassion, de l’intuition, de l’accueil, elle me rend encore plus disponible aux autres, à mes patients.

(…) La phénoménologie nous ouvre une relation à l’espace qui laisse place à l’imprévisible et nous met en position de générosité dans l’accueil (…)

Dans l’alliance avec mes patients en sophrologie, il est important que je les accueille comme ils sont, n’admette aucune connaissance préalable, juste ici et maintenant. Je suis Mr J depuis quelques mois. Il est alcoolique et voudrait arrêter de s’alcooliser. L’alliance s’est faite avec lui assez rapidement. Il me confie des choses très intimes. Le dialogue pré sophronique est très important pour lui. Un climat de confiance s’installe, et ouvertement il me dit, dès le début, s’il a bu ou pas. A la dernière séance, suite à ce dialogue, il me dit : « je sais qu’avec vous je peux tout dire, vous ne me jugez pas, vous me comprenez. Vous me dites des choses, des mots que vous ne pouvez dire que si vous comprenez ce que je ressens. »

Grâce à ce détachement des préjugés sur l’alcool, je peux le voir lui, en chair et en os, dans sa corporalité, son unicité, avec sa problématique. Cet homme vit dans la honte, dans la culpabilité, la peur (sa femme pense qu’il a arrêté), je lui permets juste d’être ce qu’il est, un homme et pas juste l’alcoolique. Avec lui, j’avance tout doucement avec des hauts et des bas.

(…) Nous sommes sur un chemin en perpétuel changement, et il faut rester vigilant à ce que notre égo ne nous joue pas des tours (…)

Etre sophrologue, c’est entendre de vrais malheurs, de vraies souffrances. Il faut apprendre à avoir une certaine présence à soi : c’est son histoire, ce n’est pas mon histoire. Apprendre à être présent dans la compassion, dans l’accueil, dans l’écoute sans s’impliquer personnellement. En restant dans la phénoménologie, dans le moment présent, dans l’épochè nous pouvons éviter la résonance d’une histoire et rester dans la relation d’aide.

Je me suis aperçue qu’en étant pleinement présente, j’étais encore plus présente aux autres, tout en me préservant.

Lors d’une visite à la bibliothèque du château de Chantilly, je me surprends à m’asseoir devant tous ces magnifiques livres anciens, serrés les uns contre les autres et mon regard se pose sur un texte de Laurent Joubert, « Le traité du Ris »… Et là, me voilà transportée. Ce médecin en 1579 avait déjà tout compris. Il compare notre diaphragme, notre plexus solaire à notre cerveau. Avec un air amusé, je porte mon attention sur le vécu de cet homme, et non plus sur le livre. Il y a du monde autour de moi, mais je me sens seule face à cet homme. Un sentiment d’authenticité traverse mon ventre, mon diaphragme, une subtile vibration, comme un petit vent. Un léger vertige m’envahit, cet homme en train d’écrire son texte à la plume en se tenant le ventre pour ne pas avoir mal en rigolant, puis juste la plume, la page, l’arbre, la graine, la terre.

Mon nouveau regard m’entraîne parfois sur de magnifiques possibilités, sur tous les possibles. Dans ma quotidienneté, s’est invitée aussi la méditation assise, qui renforce ma présence à moi, ma respiration, et le ressenti de l’espace autour de moi. Mon regard phénoménologique s’affine au fur et à mesure de mes entraînements, de mes expériences. Ce nouveau rapport au monde, de l’ici et maintenant, est source de quiétude. L’accueil du moment présent dans mon corps, mon espace, me permet de me sentir vivante. La réponse à ma question existentielle sur la liberté est « libre d’être ce que JE SUIS ». Et tout est là.

Dans le ici et maintenant, j’écris ce mémoire. Il n’aurait pas été le même il y a quelques mois, et il ne sera pas le même dans quelques mois. J’accueille mon texte comme il est, comme je l’ai ressenti. Pendant l’écriture de celui-ci, beaucoup de choses se sont passées. Je suis assise à mon bureau, et je revis mes phénomènes. Ces phénomènes qui me permettent de sentir  « mon corps propre », de m’ouvrir à ma conscience, d’affiner mon intuition. Juste être LÀ.

Auteur : Véronique Galpin
Formatrice à l’ESSA

2018-01-25T18:37:43+00:00 6 mai 2015|