La Conscience est toujours en Vacances

« Pour que la Conscience soit connue ! » La devise de la sophrologie est une invitation directe à connaître la Conscience. L’Entraînement quotidien est, en théorie, le moyen de parvenir à cette connaissance. Mais la Conscience peut-elle être réellement connue ? D’aucuns diront que oui, que la Conscience peut être connue, et certains diront même qu’elle peut être transformée. Mais en est-il vraiment ainsi ?

En sophrologie, la conscience n’est pas la pensée

Trop souvent, force est de constater que la confusion existe dans l’esprit de nombreuses personnes, entre la Conscience et la pensée. Cette confusion est la conséquence de l’identification aux phénomènes qui apparaissent dans la Conscience. Dans l’état ordinaire, je ne me rends même pas compte que je suis identifié, que je me prends pour tout ce qui apparaît, je ne me rends pas compte que je ne suis pas conscient de tout ce qui se passe en moi à chaque instant. Dans cet état, je ne fais que réagir aux circonstances extérieures comme un pantin dont les ficelles sont tirées par les phénomènes automatiques de l’existence. Je me prends inconsciemment pour un objet naturellement balloté par le cours agité de la vie quotidienne. Chaque sensation, chaque émotion, chaque pensée dit « moi », sans aucun discernement. Je vis dans une caverne, et prends les ombres pour le réel, en souffrant toujours plus de souffrir.

Conscience et phénomènes

Puis un jour arrive l’Entrainement, la pratique, le travail sur soi. Je commence à prendre conscience des phénomènes, à trouver une certaine qualité de détente, de repos. Je fais un peu plus attention à ce qui se passe en « moi ». Mais je demeure convaincu, toujours inconsciemment, que je trouverai le bonheur et la conscience dans ces phénomènes. Je cherche à les provoquer, à les retenir, à les transformer, à les sélectionner ou à les chasser, toujours sans me rendre compte que ceci constitue une réaction automatique qui continue de me tirailler et de nourrir ce processus de réaction entre désirs et aversions, entre les petits bonheurs et les moments de dépression, de douleur, de souffrance. Je continue à « aimer » et « pas aimer », à croire que je trouverai un bonheur durable dans les phénomènes qui ne font que passer en emportant tout, je continue à croire qu’un jour viendra, quelque part dans le futur, dans l’espace et le temps, où une expérience particulière fera de moi quelqu’un d’autre que celui que je suis déjà.

Je lis alors dans un livre de sophrologie qu’il faut « s’entrainer, pratiquer, pratiquer encore et encore », et que c’est la « répétition » qui apportera la « transformation » tant désirée. Cela semble logique, dans la mesure où pour obtenir quelque chose on m’a toujours appris qu’il fallait faire des efforts. Cette idée me remotive et je reprends alors l’Entraînement avec excitation, avant de retomber, naturellement, dans une phase de découragement. Cela peut durer toute une vie, dans cette alternance inconfortable et difficilement vécue. Et pendant tout ce temps, je reste convaincu que je n’obtiendrai cette « transformation » qu’au prix de grands efforts, en souffrant toujours plus, de surcroît, de ne pas y parvenir. C’est épuisant, en effet, de courir après soi-même, après la conscience ou le bonheur, sans pouvoir jamais parvenir à s’attraper.

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Dès le départ, le problème vient du fait que je veux me « transformer » alors que je ne connais même pas ce « moi » qui éprouve ce désir. Je ne connais ni ce « je » qui prétend agir, ni l’objet de la transformation. Mais poussé par l’imagination et les croyances inculquées, je commence à m’entraîner et à penser que j’évolue ou je ne sais quoi d’autre. Et naturellement je continue de souffrir, de lutter, d’être en conflit.

L’observation phénoménologique est essentielle

C’est alors qu’il convient de s’arrêter, et de prendre simplement conscience de son état général, sans chercher à changer ou à transformer quoique ce soit. En soi, c’est suffisant. Juste observer, attentivement, tranquillement, les tensions du corps et de l’esprit. Simplement accueillir les phénomènes tels qu’ils se présentent à la Conscience, sans a priori, sans chercher à atteindre un état en particulier. Juste prendre conscience de son état, de ses états, du passage d’un état à un autre, d’une pensée à une autre. Se relaxer dans cette présence qui observe. Qui observe ? « moi ! », « moi ! », « la présence ! », « le témoin ! », « moi le témoin », etc. Il est essentiel ici de voir que toutes les réponses ne sont que des pensées qui apparaissent et disparaissent dans la Conscience, comme des nuages dans le ciel. « Je suis le ciel ! », encore une pensée. Laisser passer. Demeurer en tant que pur espace d’accueil.

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En observant les phénomènes, je peux me rendre compte qu’effectivement, au prix de certains efforts, je peux agir sur le corps (en faisant du sport par exemple) et sur l’esprit (en lisant des livres, en faisant des formations, en apprenant de nouvelles choses, en accumulant des informations, en apprenant à me concentrer, etc.). Toutes ces activités peuvent être intéressantes, voire passionnantes, mais en aucun cas elles ne peuvent m’aider à connaitre la Conscience. Toutes ces activités et autres pensées sur ces activités vont et viennent dans la Conscience. Qui suis-je ? « La Conscience ! », une autre pensée.

En demeurant en tant qu’observateur, sans chercher à interférer, sans chercher à se concentrer, sans autre intention que d’observer tranquillement ce qui se présente à chaque instant, la flamme de l’attention, impersonnelle, illuminant tous les phénomènes, commence alors à s’éveiller à sa propre substance. La conscience, qui jusque à présent était toujours conscience d’un objet, commence alors à s’éveiller à elle-même, par elle-même. Je ne suis plus ceci ou cela, je ne suis plus une personne faisant une expérience particulière, JE SUIS, tout simplement. Non pas la pensée, le sentiment ou la sensation d’être, mais l’Être lui-même dans lequel tous ces phénomènes apparaissent. L’attention avec laquelle je le reconnais est la même attention que celle par laquelle cette conscience impersonnelle de l’Être me connait, en tant que structure corps-esprit manifestée en pensées, en paroles et en actes.

La Conscience demeure l’arrière-plan de toutes les expériences

Intellectuellement je ne le comprends pas, mais j’accepte de ne pas le comprendre. La Conscience n’est pas un objet. Et le prétendu sujet n’est qu’une autre pensée. Une autre qualité de tranquillité apparaît. Je ne peux pas expliquer le mystère de la Conscience, je n’en sais rien et ne peux rien en dire, et pourtant : à défaut de l’expliquer il peut m’être donné l’occasion de reconnaître que je le suis, que je suis le mystère. Je ne peux pas le savoir mais je peux le reconnaitre, et voir que le savoir et le non-savoir ne sont que des états de la pensée, qui apparaissent et disparaissent dans la Conscience, et que celle-ci demeure toujours inaffectée par tout ce se passe en elle. En tout lieu du temps et de l’espace, le corps et les pensées changent, mais la Conscience demeure l’arrière-plan toujours tranquille de toutes les expériences, « bonnes » ou « mauvaises ».

La Conscience est toujours disponible, ouverte, pleine de vie, accueillant sans exception tous les phénomènes, tous les états, toutes les événements. La moindre intention de faire ou d’agir, le moindre effort est encore un phénomène. « Je » ne peux pas accueillir. L’impression d’accueillir est encore un phénomène. Il y a accueil, ouverture consciente d’elle-même. Accueil mais personne pour accueillir. La Conscience est toujours vacante, vaste ouverte, toujours en vacances.

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Tiruvarur, Tamil Nadu, India, 2012

Alors pourquoi s’acharner à faire de tels efforts ? Pourquoi ne pas simplement se reposer dans la Conscience qui est toujours en repos, en vacances (de vacare, « être vide ») ?

Un sage indien écrivait il y a déjà plusieurs siècles que « celui qui demeure dans la Conscience simplement, et qui suspend son identification avec le corps, dès maintenant, sera heureux, paisible et libre de tous les servitudes » (Ashtavakra Gita, I-4). Plus je ressens le corps de l’intérieur, plus je suis attentif à la sensation générale de tout le corps et plus il m’est donné de reconnaître que je ne suis pas que le corps, mais que je suis essentiellement la Vision dans laquelle le corps apparaît avec ses douleurs et ses plaisirs. La douleur apparaît et disparaît dans la Conscience mais la Conscience n’a jamais mal, en présence ou en l’absence de douleur. La Vision accueille la souffrance mais ne souffre pas.

Avant de reconnaitre cette paix toujours présente, je m’entraînais. Après l’avoir reconnu, je continue de m’entraîner. La vie quotidienne, l’entraînement continent. Mais avec la légèreté et la joie de ne pas se prendre pour quelqu’un qui cherche à contrôler les phénomènes et qui pense accomplir une quelconque « transformation ». Toute transformation, si elle a lieu, apparaîtra de toute façon dans la Conscience. Et puis disparaîtra comme elle est venue. La seule « préoccupation » devrait concerner la présence à l’instant présent, l’accueil inconditionnel des phénomènes, sans attente, juste pour la joie d’être présent. Je m’entraine, je lis, je mange, je vis ma vie, avec la légèreté et la félicité de celui qui a lâché la prise d’un fardeau inutile. Lâcher-prise, surtout, lâcher celui qui tient.

Et si nous profitions des vacances pour entrer en Conscience ?

Rien ne change, rien n’a changé. Mais si avant je m’entraînais pour obtenir quelque chose, aujourd’hui, je m’entraîne pour célébrer la vie qui fait battre le cœur, pousser les plantes et chanter les oiseaux, la vie sans laquelle l’amour de la rencontre et de l’amitié ne serait pas. La joie d’être n’est pas la conséquence d’un phénomène, elle est inhérente à l’espace conscient dans lequel le phénomène apparaît. Cette reconnaissance est en elle-même célébration, offrande, plénitude, pur bonheur d’être, amour et compassion. C’est gratuit et c’est la promesse de vacances sans fin.

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Rishikesh, Uttarakand, India, 2014

Et quoi de plus propice que de le reconnaître pendant la période estivale ? L’occasion est donnée de prendre quelques congés, de s’arrêter, de se reposer, de revenir à soi, en prenant le temps d’écouter le silence dans lequel apparaît la montagne, la forêt ou le flux et le reflux des vagues, au bord de l’océan ou ailleurs. Écouter la rumeur du monde, s’émerveiller de la beauté, écouter l’écoute elle-même. Dans cette ouverture, le corps agit avec aisance, naturellement, en répondant aux besoins qu’imposent les situations, porté par un esprit plus créatif, plus fluide, intervenant à bon escient, sans que ses directives ne soient que des réactions aveugles, toujours imposés par les circonstances extérieures et les mémoires conditionnées. Dans cette ouverture débordante de vie, je réalise alors que quoi que je fasse, quelle que soit l’action que je prétends mener, l’arrière-plan silencieux demeure toujours paisible, comme une présence, une vision toujours en vacances, naturellement libre des vicissitudes de la personne.

Et quel que soit l’endroit où le corps ira trouver un repos mérité, ou quel que soit l’endroit où il ira s’évertuer dans l’action, la Conscience le soutiendra et continuera de l’aimer et l’accueillir dans ses joies et ses peines, offrant le repos à tous ceux et celles qui s’y abandonnent complètement, comme ils s’abandonnent au bienheureux sommeil dans lequel il n’y a ni moi ni problème. Dans la conversion du regard, l’effacement laisse la place à la félicité, à la quiétude et à la certitude profonde que quoi qu’il arrive tout ira bien, et que si la Vision est vraie, véritablement reconnue, les vacances seront nécessairement « bonnes ».

Pierre Bonnasse
extrait de Approches de la Conscience (inédit, à paraître)
2018-02-01T18:02:57+00:0014 juillet 2015|